Destruction des écosystèmes et épidémies

Mis à jour : avr. 24

Courrier international

ANFIBIA Buenos Aires

[Ce magazine numérique lancé en mai 2012 publie des reportages au long cours. “Amphibie” a été fondé par l’Universidad nacional de San Martín, avec le soutien de la fondation Nuevo Periodismo Iberoamericano, créée à l’initiative du romancier Gabriel García Márquez. ]

La destruction des écosystèmes par l'humain favorise l'émergence d'épidémies

Les scientifiques “chasseurs de virus” alertent depuis plus de dix ans sur l’apparition de nouvelles maladies liées à la déforestation. Paludisme, Ebola, Covid-19…. l’agression humaine aux écosystèmes finit par mettre en péril des vies humaines.

L'apparition de ces étonnants agents pathogènes nouveaux, comme le coronavirus responsable du Covid-19, n’est rien d’autre que le résultat de l’anéantissement des écosystèmes, dont souffrent en particulier les zones tropicales, où ils sont détruits pour faire place à des monocultures intensives industrielles. L’émergence de ces maladies découle aussi de la manipulation et du trafic de la faune et de la flore sylvestres, souvent menacées d’extinction.

Il y a une dizaine d’années déjà que les scientifiques étudient les liens entre l’explosion des maladies virales et la déforestation.

Ce n’est pas quand un bulldozer écrase tout sur son passage sur une montagne grouillante de vie que le phénomène est visible : c’est quand apparaissent chez les individus des symptômes étranges et des maux jusque-là inconnus.

De nouveaux foyers d’épidémies

Le constat est établi dans de nombreux pays, de l’Asie du Sud-Est jusqu’à l’Amérique latine, avec des spécificités, des difficultés et des dynamiques propres à chacun. Cependant, il s’agit au fond partout de la même chose : d’une conception extractiviste du monde vivant, qui conduit l’humanité à mettre en péril sa propre existence. Et contre cela, aucune solution hydroalcoolique ne peut rien.

Carlos Zambrana-Torrelio est un chercheur bolivien et le vice-président d’EcoHealth Alliance, une organisation spécialisée dans l’étude des relations entre environnement et pathologies émergentes, dont le siège est à New York. Il sillonne les zones sensibles de la planète et travaille sur leurs relations entre elles, et avec leur écosystème.

Les zoonoses, ces maladies transmissibles de l’animal à l’homme, ont toujours existé partout dans le monde, sans toutefois prendre systématiquement une ampleur internationale – elles sont généralement contenues, ou ne trouvent pas les conditions nécessaires pour se propager.

Ainsi en juin dernier, un nouveau foyer épidémique a été identifié en Bolivie, causé par le virus Chapare [du nom d’une province de la région de Cochabamba, au cœur du pays].

L’amputation des forêts tropicales en cause

Ce dernier avait été identifié pour la première fois en 2003 dans la région de Cochabamba, une zone déboisée au profit de rizières où la récolte se fait, en règle générale, manuellement – les paysans qui en vivent habitent donc à proximité des plantations.

Or voilà que, seize ans plus tard, est arrivé dans des services d’urgence de la région de La Paz [à plus de 300 kilomètres] un homme présentant des symptômes que les médecins n’ont pas identifiés immédiatement. Nul ne sait comment le virus qu’il avait contracté a voyagé depuis les rizières tropicales jusqu’aux altitudes andines.

Carlos Zambrana-Torrelio travaille en Afrique, en particulier au Liberia et en Sierra Leone, où l’épidémie d’Ebola a surpris tout le monde par sa virulence.

Là-bas aussi, c’est la fragmentation de la forêt tropicale qui fut la première cause de la maladie : le déboisement a en effet poussé plusieurs espèces de chauves-souris à se rassembler, en groupes serrés, sur les rares arbres encore sur pied. Cette réunion d’espèces différentes, qui dans l’environnement habituel n’interagissent pas, a fait office de bouillon de culture [les chauves-souris sont soupçonnées d’être l’un des réservoirs du virus Ebola].

Carlos Zambrana-Torrelio insiste :

Tout commence par la déforestation. À Bornéo, la fragmentation du couvert forestier est en train de provoquer une recrudescence du paludisme. L’explication ? Dans des espaces ouverts, il y a de plus grands trous dans lesquels s’accumule l’eau où se reproduisent les moustiques. Ceux-ci vont transmettre le parasite [donnant la malaria] aux hommes qui, à proximité, exploitent les palmiers à huile.”

Si les maladies zoonotiques ne sont donc pas nouvelles, elles sont manifestement en augmentation. David Quammen en étudie les raisons dans son ouvrage Spillover : Animal Infections and the Next Human Pandemic [“Tache d’huile : les infections chez l’animal et la pandémie humaine à venir”, non traduit].

Le scénario de la vengeance

Une humanité innombrable, cohabitant avec des bétails extrêmement nombreux, ajoutée à la destruction des habitats naturels et à des écosystèmes bouleversés : selon lui, tous les ingrédients sont réunis pour un scénario façon vengeance de dame Nature.

Dans un reportage de la National Public Radio, aux États-Unis, Quammen précise que nous, les êtres humains, sommes le point commun à toutes les zoonoses :

Nous avons tellement proliféré et nous perturbons tant la planète… Nous rasons les forêts tropicales. Nous dévorons la vie forestière. Quand on entre dans une forêt, il suffit de secouer un arbre pour que tombent les virus – au sens propre comme au sens figuré.”

Les écosystèmes sont des entrelacs complexes, dont nous comprenons partiellement les relations évolutives grâce à de patientes observations scientifiques. Leur destruction au nom du progrès ou simplement de la cupidité a des côtés obscurs que nous finissons par subir dans notre chair.

Des virus en évolution

Quand, par exemple, Jair Bolsonaro s’enorgueillit de la souveraineté brésilienne sur les cendres de l’Amazonie, il n’y a plus qu’à attendre que la maladie s’abatte sur cette forêt transformée en zone d’agriculture et d’élevage. En témoigne une étude publiée en 2010 dans la revue scientifique Emerging Infectious Diseases : la destruction de 4 % de la forêt a entraîné une hausse de 50 % des cas de paludisme.

Les espèces sauvages ne sont pas malades des virus dont elles sont porteuses, car elles ont évolué avec eux pendant des milliers d’années.

“Tout animal peut être porteur d’une cinquantaine de virus différents. Ça fait partie de la dynamique du système. S’il n’y avait pas d’êtres humains, il n’y aurait pas de transmission”, affirme Carlos Zambrana-Torrelio.

Fidel Baschetto, vétérinaire et professeur à l’université de Córdoba, en Argentine, renchérit : “Les virus qui sont nouveaux pour nous ne le sont pas pour la nature. Il s’agit donc de déterminer si on parle d’une maladie émergente, ou d’une maladie émergente pour l’homme. De nombreux virus ont coévolué avec certaines espèces et ces dernières ne souffrent pas de la maladie. L’agent pathogène sait que quand il pénètre dans un nouvel organisme, il ne doit pas le rendre malade ou du moins il ne doit pas le faire succomber. Car la mort de l’hôte – celui que nous appelons patient – entraîne aussi la mort de l’agent pathogène. Aucun micro-organisme n’a pour objectif la mort de son hôte. Mais avant que ce micro-organisme n’évolue, ce qui peut prendre des milliers d’années, la cohabitation produit la maladie”, ajoute le scientifique argentin.

La désastreuse mutilation de la nature par l’homme

Il ne faut pas en vouloir aux chauves-souris, moustiques, souris ou pangolins. Non, le problème vient de ce que nous faisons à leurs écosystèmes, il est lié au fait que nous les regroupons et les manipulons dans des milieux artificiels.

Telle est la véritable recette du coronavirus, qui sera probablement à l’origine d’une récession mondiale. Autrement dit, mutiler les écosystèmes coûte très cher.

La transmission à l’humain du coronavirus s’est produite sur un marché à Wuhan, une ville chinoise, où sont vendues des espèces sauvages braconnées.

Le commerce illégal de ces animaux emprunte les mêmes routes que le trafic de drogues et d’armes, et il pèse des milliards de dollars. Les consommateurs de cette viande vivaient autrefois dans les campagnes et ont migré en ville : aujourd’hui, au lieu de chasser, ils se fournissent sur les marchés pour tenter de retrouver le goût de leur enfance.

Euro Topics Commentaires tirés de la presse européenne.


Neuër Zürcher Zeitung NZZ Corona und die Werte: Warum es um viel mehr geht als nur um eine gesundheitliche Krise Le 14 mars 2020 [Article allemand en traduction automatique] Martin Booms est directeur exécutif de l'Académie pour l'éthique sociale et la culture publique de Bonn Nos valeurs à l'épreuve du Covid-19 Dans la NZZ, le professeur d'éthique Martin Booms réfléchit à l'impact de la crise sur une société libérale occidentale déjà fragile : « Plus encore que dans le cas du virus biologique, il est entre nos mains d'arrêter le virus idéologique très contagieux, qui s'est propagé sans contrôle depuis trop longtemps dans les sociétés occidentales. » «La crise du coronavirus ne peut être surmontée qu'en se fondant sur des valeurs qui considèrent que l'intérêt individuel gagne à aspirer au bien commun. A l'origine, ce système de valeur s'inscrivait dans un libéralisme économique, mais également politique et social en se faisant l'expression d'un humanisme exhaustif. ... Si compte tenu de la crise sanitaire, nous réussissons à renouer avec les fondements du système de pensée libéral occidental, la crise sanitaire se traduira par une grande opportunité pour nos sociétés.»


L'épidémie corona pourrait devenir la pire crise mondiale que le monde ait connue depuis des décennies. Cependant, ce n'est pas seulement - et même pas la première - en raison de la dimension médico-biologique de l'événement, aussi grave soit-il. En fin de compte, ces conséquences sur la santé de l'événement peuvent être gérées, mais avec un effort considérable. Le danger beaucoup plus grand et plus durable provient des effets secondaires sociaux, politiques, économiques et enfin et surtout moraux de l'événement, qui, dans le pire des cas, pourraient se dissocier de l'évolution de l'épidémie actuelle. Ils pourraient rester virulents même si le virus biologique est sous contrôle médical. Penchant pour une anticipation sociale menaçante (dystopie contre utopie) Parce que l'épidémie corona - en particulier dans les sociétés libérales occidentales - rencontre un patient moralement et politiquement gravement malade qui souffrait auparavant de tous les symptômes que l'épidémie actuelle provoque aujourd'hui de façon exponentielle: un degré élevé de désorientation et d'incertitude, associé à une perte de confiance dans les structures politiques et économiques établies; une tendance omniprésente à la dystopie, à laquelle l'horizon futur apparaît dans des couleurs toujours plus sombres et qui renverse l'optimisme classique du progrès, de la compréhension libérale du monde, menaçant la liberté en son contraire; une érosion du concept de vérité objective qui a ébranlé le dernier fondement solide des faits généralement acceptés. Tous ces développements idéaux se concentrent dans la crise du corona – agravée par une pression économique croissante - : le virus apparaît comme une incarnation biologique objectivée d'une crise idéale beaucoup plus générale, qui a maintenant trouvé son exposant formateur. L'enjeu est bien plus important que la difficile lutte contre une épidémie biologique mondiale. La crise du corona montre la grande vulnérabilité des systèmes en réseau à l'échelle mondiale - mais également la nécessité d'une coopération et d'échanges solidaires aux niveaux international et national. Il faut maintenant voir si la relation entre l'intérêt personnel et la responsabilité pour le bien commun, qui a toujours été sensible à l'architecture des systèmes libéraux, et qui s'est récemment tournée de plus en plus vers l'isolement, l'isolement et l'isolement, est toujours solidement ancrée. Parce que la crise corona ne peut être surmontée que sur la base d'une compréhension des valeurs qui voit l'intérêt personnel promu par le fait qu'elle se fonde sur et dans l'intérêt commun: un concept de valeurs originaires à la fois de l'ordre du marché libéral et de l'ordre politique et social Le libéralisme a été inscrit comme l'expression d'un humanisme global. Crise de Corona - risque et opportunité


La crise corona n'est donc rien de moins qu'un test décisif pour la durabilité de cette promesse de valeur basée sur un exemple concret: les propriétaires, par exemple, seront-ils disposés à renoncer aux réclamations contractuelles et à différer les loyers s'il y a des fermetures d'entreprises menaçant leur existence? Les États économiquement sains seront-ils prêts à aider les pays économiquement vulnérables avec des aides? Les personnes responsables restreindront-elles leur liberté personnelle afin de contribuer à réduire le risque d'infection pour les groupes à risque? Si nous ne parvenons pas à relever ce défi, qui concerne fondamentalement la question du maintien des valeurs, le coronavirus est susceptible d'infecter plus que le système immunitaire humain. Ensuite, il y a le danger que, dans un court laps de temps, cela conduise à l'érosion des structures libérales-occidentales et de la vision libérale-occidentale du monde. Mais l'inverse aussi: si, face à la crise sanitaire, il est possible de revenir aux fondements idéologiques du libéralisme occidental fragilisé depuis longtemps, le problème biologique crée finalement une opportunité sociale. Ensuite, la crise du Corona concernant tous les domaines pourrait combattre ces forces politiques, sociales et économiques ; celles qui ont récemment promu non pas l'esprit d'humanisme et de solidarité, mais celui de division, d'exclusion et d'égoïsme induits par des intérêts personnels mal compris. Non seulement la politique et les affaires, mais tout le monde est maintenant appelé à revoir sa propre boussole de valeurs et à s'engager sur cette question. Si les sociétés occidentales échouent à cause de cette tâche morale, elles échouent finalement tout au long de la ligne. Plus encore que dans le cas du virus biologique, il est entre nos mains d'arrêter le virus idéologique très contagieux, qui s'est propagé sans contrôle depuis trop longtemps dans les sociétés occidentales.

Protégeons les écosystèmes : il y va de notre survie

Dans le cas du Sras (syndrome respiratoire aigu sévère), qui a aussi franchi la barrière des espèces dans l’un de ces marchés de produits frais, les excréments des chauves-souris ont notamment permis au virus de faire son chemin au point de devenir une épidémie, qui a touché 8 000 personnes en 2003.

Ne croyons pas que ce type de phénomène n’a lieu qu’en Chine, où le gouvernement a interdit la vente de ces produits, déplaçant probablement leur commercialisation vers le marché clandestin.

En Argentine, “nombreux sont ceux qui consomment des espèces sauvages (poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères) sans savoir si cette habitude risque d’entraîner la transmission de parasites ou d’autres maladies, les conditions d’hygiène dans la consommation d’espèces sauvages restant très aléatoires”, affirme Claudio Bertonatti, conseiller scientifique de la Fondation Félix de Azara. De nouveaux foyers d’infection peuvent donc aussi apparaître de cette façon.

La protection des écosystèmes ne relève pas seulement du prêchi-prêcha écologique, elle concerne notre survie. Si la Terre est malade, alors nous le sommes aussi. “Nous devons arrêter de penser que nous, les êtres humains, sommes un élément indépendant du système, résume Carlos Zambrana-Torrelio. Car nous en déduisons, à tort, que nous pouvons transformer, détruire et modifier l’environnement à notre convenance. Tout changement que nous imposons à la planète aura une répercussion sur notre santé.” Nous sommes tous dans le même bateau. Notre destinée est commune, avec ou sans masque.

Marina Aizen


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