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Philosophie

Dernière mise à jour : 12 avr. 2020

France Culture

Covid-19 : "Nous ne sommes pas accoutumés au recueillement", selon le philosophe Nicolas Grimaldi

18/03/2020

Par Florence Sturm

Entretien | Face à l'évolution de la pandémie de coronavirus, la France a fait le choix du confinement : selon le philosophe Nicolas Grimaldi, le retranchement imposé par cette situation révèle que l'on ne vit pas pour soi-même, mais pour notre lien avec les autres.

Alors que les Français vivent confinés chez eux depuis ce mardi 17 mars, comment tenir psychologiquement, philosophiquement ? Et que révèle cette situation de notre rapport aux autres et à nous-mêmes ? Pour répondre à ces interrogations, Florence Sturm est allée chercher l'éclairage du philosophe Nicolas Grimaldi.

Cet ancien professeur à la Sorbonne a consacré la plupart de ses ouvrages à élucider nos expériences de la subjectivité. Il interroge notre rapport à la crise sanitaire actuelle et au confinement, avec le regard très particulier de celui qui vit lui-même "comme un trappiste cloîtré", dans l’ancien sémaphore de Socoa sur la Côte Basque. Il y réside depuis 1968, plus d’un demi-siècle donc : un salon au milieu de l’océan Atlantique et la mer "qui, très régulièrement, toutes les six heures, accompagne le plein champ… une sorte de chorale qui enfle lentement". Nicolas Grimaldi rend aussi un hommage vibrant aux équipes soignantes mobilisées contre le coronavirus.

Parmi ses très nombreux ouvrages parus pour la plupart aux PUF et chez Grasset : « Socrate, le sorcier, » « Traité des solitudes », et « Sortilèges de l’imaginaire. » A paraître en juin : « Les Songes de la raison. »

Que vous inspire cette situation ?

Cette situation a un côté anachronique. Nous avions oublié qu’il puisse y avoir des épidémies aussi violentes, aussi contagieuses, que la vie puisse être aussi fragile. Et surtout, nous ne mettions plus en question l’état de société : que nous puissions tout recevoir des autres, cela nous paraissait l’ordre quasiment naturel de l’échange.

Or, voici que d’un coup, en un instant, une pandémie semble suspendre l’état de société, c’est-à-dire l’état d’échange naturel. A une exception près toutefois : jamais nous n’avons autant éprouvé combien nous dépendions les uns des autres, et combien leur dévouement, leurs compétences, leurs sacrifices, leur abnégation sont nécessaires à notre vie. Il s’agit tout simplement de la compétence et du dévouement du corps médical.

Dans son discours annonçant le confinement, sans lui-même prononcer le mot, Emmanuel Macron a parlé de "guerre" à plusieurs reprises...

Nous pourrions dire que nous sommes en guerre, comme l’a répété trois ou quatre fois le président de la République, avec cette différence que la guerre défend des valeurs, une puissance politique, tandis qu’en l’occurrence, nous n’avons rien à défendre d’autre que notre propre santé. Ce que chacun défend, c’est lui-même et à l’occasion les autres.

A la guerre, on nourrit les combattants, on leur apporte les munitions. Ici, au contraire, il s’agit de s’abriter, de se retrancher, de se recueillir, de se mettre aux abris. Par conséquent, c’est en cela que nous sommes invités à sortir de l’état de société par une sorte de retranchement et, à l’occasion de ce retranchement, d’un recueillement.

Naguère, au XVIe, au XVIIe siècle, rien n’était plus banal. Pour se préparer à la mort, on se préparait au salut et pour se préparer au salut, on se recueillait dans la solitude, une solitude qui nous mettait face à face avec Dieu, dans la prière. Or, ce Dieu s’est un peu éloigné, son image s’est effilochée, de sorte qu’il n’y a plus grand monde pour penser à son salut.

Et cependant, ce qui rend si pénible, si difficile, presque si odieux ce temps de vacances absolues, c’est précisément que nous sommes réduits à nous-mêmes, un peu comme ce que disait Pascal : "Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos". Précisément parce que la vie, c’est le mouvement, et comme le dit également Pascal, "le repos entier, c’est la mort"… De sorte que lorsque nous n’avons plus rapport aux autres, tout se passe comme si nous n’avions plus rapport à nous-mêmes. Evidemment, demeurent encore la radio, la télévision, qui sont des divertissements mais nous n’avons rapport qu’à des images que nous recevons et il n’y a rien que nous ne puissions donner.

Comment alors gérer l’angoisse, la peur qui nous étreint en lien avec la mort ?

Ce qui rend le divertissement indispensable, comme le disait encore Pascal, c’est précisément qu’il nous détourne d’avoir à penser à notre propre vie pour ne pas avoir à penser à notre propre mort. En effet, nous avons cessé de scander notre temps par celui des enterrements. Nous ne pensons plus à notre propre mort, et par ce fait même, la vie se recroqueville, se résume sur le bord d’un instant.

Nous vivons d’instants en instants, de stimulations en stimulations, comme une manière de mettre entre parenthèses le propre de la vie, car le propre de la vie, c’est le dynamisme d’une continuité, un effort, une même entreprise, un même souci, etc.

Quand soudain surgit la maladie, un peu comme dans Le Hussard sur le toit de Jean Giono avec une épidémie de choléra, chacun sent la précarité, la fragilité de la vie et sent du même coup ce qui nous manque.

Ce qui nous manque, par rapport au XVIIe siècle, c’est le sens de la communion des saints, le sacrifice des uns qui contribue à sauver les autres. Les vies servent de vases communicants. Ce que l’un en donne, l’autre en profite. Dans ce retranchement auquel nous sommes assujettis, personne ne profite de cette vie qui vient de se suspendre. Mais la grande découverte que manifeste cette situation, c’est que je ne vis pas pour moi-même. Sans les autres, je découvre que ma vie n’est presque rien.

Vous diriez que ce confinement engendre un retour sur soi ou plutôt un repli sur soi ?

Il est un repli dans la mesure où l’on pense : "J’aimerais uniquement passer au travers" ; il me fait découvrir combien l’individu que je suis est précaire, fragile, menacé. A l’inverse, dans la mesure où ce retranchement me fait découvrir ma solidarité avec tous les autres, dans la mesure où je n’existe que pour transfuser ma vie dans la leur, alors, c’est un monde de lucidité, de confiance, de réalisme, qui nous révèle que l’on n’est pas soi à soi tout seul. On ne vit pas pour soi. La vie d’un individu consiste à donner la vie.

A ce moment-là, comment qualifier certains comportements, comme la ruée sur les produits alimentaires ou les départs en nombre de Paris ?

C’est, me semble-t-il, ce que Pascal avait décrit du divertissement, le vertige de l’instant. Essayer d’oublier la peur de l’avenir et profiter d’un dernier instant de liberté, dernier instant de plaisir, de