Garder la mémoire de l'amour. Lectures intérieures, lettre de Mona OZOUF

Mis à jour : mai 5

Dans "Lettres intérieures", le 26 avril dernier, Augustin Trapenard a lu une superbe lettre de Mona OZOUF. En mots justes et images vibrantes, elle m'a touchée tout particulièrement car Mona OZOUF en appelle à bien garder la mémoire et l'amour.


Voyez-vous, j'accompagne depuis trois ans ma soeur âgée maintenant de 71 ans, placée dans un EHPAD Alzheimer à Paris. Et depuis le 8 mars, les visites sont bien entendu interdites. Tant de temps sans la serrer dans mes bras, sans lui permettre, un court instant, d'un peu renaître à elle... Cet établissement est remarquable et deux fois par semaine je peux parler à ma soeur par écran interposé. Elle ne comprend pas qu'il lui faut regarder l'écran par contre, elle sourit à ma voix, elle sourit quand je lui parle, elle sourit aux noms de ses enfants et petits-enfants que j'énumère, un court moment, elle est heureuse...

Mona OZOUF conclue sa lettre avec une phrase de Rousseau qui disait de Saint-Preux "si vous lui ôtez la mémoire, il n'aura plus d'amour". Et moi je constate avec bonheur que si ma soeur n'a certainement plus de mémoire, elle a conservé la mémoire de notre amour. Et j'ai hâte d'être en face d'elle, de visu, même s'il est interdit de l'embrasser ....


Voici, insérée ci-dessous, cette merveilleuse lettre de Mona OZOUF


"Lettre à tous mes correspondants

Paris, le ?

Chers tous, ma boîte mail déborde. Pour aujourd’hui, ce sera donc, pardonnez-moi, une réponse collective : chacun reconnaîtra son bien.

En temps ordinaire vous et moi tissons la toile de nos jours avec trois fils : présent, passé, futur. Mais celui-ci brusquement nous manque. L’an dernier, à pareille époque, par ce beau temps miraculeux, vous m’auriez demandé : quels projets pour juillet, pour août ? Où çà, et avec qui ? Questions devenues oiseuses : y aura-t-il seulement un été ?

Puisque nul ne sait ce que demain nous réserve, vous vous ingéniez à meubler l’aujourd’hui avec les images des jardins où vous avez trouvé refuge. De jour en jour ma collection s’enrichit, le muguet de Catherine, la glycine d’Anne-Marie, les pensées de Sylvie, le lilas blanc de Natacha. Toutes des femmes, lectrices de Colette, filles de Sido : pas un homme ne songe à donner des nouvelles de son cactus rose. Une exception, mon fils, avec son bouquet champêtre échevelé.

Mais soyons équitables, car vous, mes vieux copains, n’êtes pas en reste de cadeaux : la visite quotidienne de Dominique, qui lit et dit si bien la prose comme la poésie, et me promène de Hugo à Perec, de Stefan Zweig à Jean-Claude Grumberg ; les vidéos pour réfléchir, pour rire, pour s’attendrir. Comme cet irrésistible envoi d’Olivier : un Abel bouclé de deux ans et demi feuillette « Pour rendre la vie plus légère », pointe un doigt impérieux sur la page, et conte à sa manière l’histoire qu’elle recèle : à l’en croire, celle d’un dragon qui l’aurait avalé tout cru.

Vos courriers font sourire le présent. Mais c’est pourtant le passé qui vous submerge. Du temps vous est rendu, avec la tentation de lire à rebours la phrase de la vie. Toi, ma fille, qui as rouvert les vieux albums de photos de la famille. Vous, mes amis, qui me dites, contre vos attentes, préférer à la découverte de nouveaux livres les retrouvailles avec ceux que vous avez longuement fréquentés. Et vous, silhouettes qui resurgissez d’autrefois. Parfois de la haute enfance, sur fond d’une plage bretonne d’avant-guerre ; parfois des lointaines hypokhâgnes où j’ai enseigné : Françoise, qui aujourd’hui me confectionnez des masques ; Sylvie, qui m’avez raconté comment voyageait dans les familles la parole philosophique : vous pensiez avec Platon que nul n’est méchant volontairement. Votre père vous affirmait que les hommes à l’évidence veulent le mal, crois-en ma vieille expérience. Vous lui rétorquiez que Platon était aussi vieux que lui, et s’ensuivait une violente mais noble dispute.

Merci à tous pour cette brassée de souvenirs. Souvent déchirants quand ils parlent des jours heureux. Mais précieux pour vérifier ce que Rousseau disait de Saint-Preux : « si vous lui ôtez la mémoire, il n’aura plus d’amour ». Gardez bien la mémoire et l’amour, et faites attention à vous,

Mona."

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