En Amazonie, le territoire presque perdu des Tenharims


La région du sud de l’Amazonie brésilienne, près de Santo Antonio do Matupi dévastée par le feu : "les incendies d’août et de septembre ont calciné tout ce qu’ils ont pu et se sont arrêtés à quelques mètres de la rivière"


GABRIELA BILO/ESTADAO CONTEUDO/AFP FORUM fin août 2019


Courrier international

Publié le 17/11/2019 -


Dans une réserve située en lisière de terres agricoles, une communauté indienne de l’Amazonie brésilienne lutte pied à pied contre les prédateurs de la forêt : les incendies, mais surtout les trafiquants de bois et les spéculateurs fonciers.


La source du rio Marmelos, dans le sud de l’Amazonie, est un filet d’eau rougeâtre et languide. Felipe Tenhari, 64 ans, un des anciens dans la tribu tenharim, regarde le lit de la rivière où les troncs, les rochers et les bancs de sable gagnent du terrain.Tout d’un coup, sa voix s’élève au-dessus du bruit des eaux. Cinq chefs tenharims se regroupent pour l’écouter tandis qu’il entonne, comme en transe, un chant sacré sur les ancêtres. Le lieu est sacré lui aussi : selon les croyances de ce peuple, c’est à la source du Marmelos qu’habitent les esprits de la forêt et de ceux qui furent. Il y a quarante ans que Felipe ne s’y était pas rendu. Il reprend son chant, mais les larmes l’empêchent d’aller jusqu’au bout. Un territoire cerné. Il a vu en remontant la rivière une menace de plus pour l’existence de son peuple : les incendies d’août et de septembre ont calciné tout ce qu’ils ont pu et se sont arrêtés à quelques mètres de la rivière. Des kilomètres et des kilomètres de végétation, de poches de forêt tropicale qui font partie du territoire indigène Tenharim Marmelos sont en flammes en cette saison de brûlis, la plus intense jamais observée selon les anciens.



Des reporters de Piauí ont accompagné un groupe de chefs tenharims dans une expédition jusqu’à la source du rio Marmelos pour évaluer l’ampleur des dégâts sur leur territoire. Un voyage de deux jours, soit 240 kilomètres en pick-up. Les Tenharims ont demandé l’appui des autorités pour éteindre les flammes. D’une superficie de 500 000 hectares, leur territoire est cerné par les trafiquants de bois, les spéculateurs et les propriétaires terriens, et se trouve aujourd’hui à la limite de l’expansion agricole et du déboisement de l’Amazonie. On y comptait 828 autochtones en 2014 selon les derniers chiffres du Siasi (Système d’information à l’attention de la santé indigène), un organisme qui dépend du ministère de la Santé. Du début du mois d’août au 16 septembre, l’Institut national de recherche spatiale (Inpe) a enregistré 34 feux sur le territoire des Tenharims. Les incendies en Amazonie brésilienne ont détruit en août une surface équivalente à celle de la Belgique et placé le Brésil au centre d’une crise internationale.


Le spectacle d’une dévastation


Alors que les images satellite nous montrent le feu vu de l’espace, ce que l’on voit en bas, dans la zone où se sont rendus les chefs, ce sont des rideaux de flammes sur la restinga [une rive sableuse couverte de végétation] qui avait brûlé en août mais avait repoussé avec la pluie. La réserve indienne disposait auparavant d’une brigade de pompiers composée de 29 Tenharims, mais avec la baisse des crédits de cette année, ils ne sont plus que 18.En nous rendant à la source, à 135 kilomètres de Marmelos, le principal village des Tenharims, nous voyons de loin un mur de feu de 15 kilomètres de long. Les flammes s’élèvent jusqu’à deux mètres de haut selon la végétation.Le lendemain, l’incendie avait avancé jusqu’à la route que les pompiers ont créée pour combattre les flammes. La nuit, le spectacle est apocalyptique : le feu hurle et troue l’obscurité de ses rais rouges. Puis la lumière du soleil révèle les vestiges : arbres carbonisés, terriers de tatous réduits en cendres, squelettes de tortues et de cobras qui n’ont pu s’enfuir.On n’entend aucun oiseau, on ne voit aucun mammifère, alors qu’ils abondaient. Ceux qui ont réussi à s’enfuir se cachent dans les poches de forêt, qui commencent à être touchées. Les châtaigniers, les hévéas et les açaïs, sources de revenus pour les indigènes, ont brûlé aussi. Et les autorités affirment ne pas savoir qui est responsable.


Après l’expédition, la brigade de pompiers de la réserve a demandé à l’armée d’envoyer un avion pour combattre l’incendie. Sans attendre la réponse, les hommes sont partis du village avec leur pick-up. Le satellite de l’Inpe a montré qu’ils avaient éteint les feux. Mais dès le lendemain, d’autres points de chaleur apparaissaient sur l’écran.Biodiversité en déclin“Regarde comme elle est faible cette source. C’est le poisson qui assure l’eau. Sans lui, l’eau sèche”, explique Felipe. L’ancien s’inquiète pour le proche avenir de son peuple. “Notre village dépend du fleuve. Si les poissons ne réussissent pas à monter jusqu’ici pour frayer, il n’y aura pas de poissons là-bas, en bas.” Là-bas en bas, c’est à cinq jours de bateau à moteur depuis la jonction de la rivière Marmelos avec les villages bordés par la route Transamazonienne.Biologiste et géologue, Viviane Vidal da Silva, professeure à l’université fédérale de l’Amazonas [à Manaus, État de l’Amazonas], étudie la dynamique de la région depuis 2006. Si Felipe n’a vu que des alevins dans la source, c’est qu’elle est peut-être en train de se tarir, explique-t-elle, parce que le couvert de végétation ciliaire [de bordure de cours d’eau] n’est pas suffisamment protégé. La suie provoquée par les incendies arrive à la rivière portée par le vent ou sous la forme de pluies acides qui teintent l’eau en rouge. “Cette végétation est extrêmement diverse et elle prend feu facilement en période sèche, ce qui cause un épuisement des nutriments et une perte de biodiversité. Si ce processus s’étend et se prolonge, ces zones risquent même de se transformer en sablières.” Pour son doctorat, la chercheuse a étudié les habitants de Santo Antônio de Matupi, dans le district de Manicoré [État d’Amazonas], qui marque la frontière avec la réserve indigène. Presque tous étaient venus de l’État [voisin] du Rondônia parce que la terre était meilleur marché. Chronique d’un cercle vicieuxLes exploitants forestiers commencent par arriver dans la zone qui leur a été concédée, mais quand ils n’y trouvent plus de bois noble, ils se tournent vers les zones publiques, les réserves ou les unités de conservation [des espaces protégés]. Ensuite ils brûlent ce qu’il reste et ouvrent l’espace aux spéculateurs fonciers qui vendent la terre à des éleveurs ou à des producteurs de soja. Le feu, qui est laissé sans surveillance ni contrôle, passe par les zones protégées, volontairement ou non.“Le sud de l’Amazonas a été parsemé de territoires indigènes et d’unités de conservation dans le but d’arrêter l’expansion venue du Rondônia et du Mato Grosso. Mais le recul de cette frontière est à la base de tous les conflits, et le processus s’est accéléré ces dernières années”, explique Viviane Vidal. Le territoire des Tenharims est ainsi coincé entre l’arc du feu et l’arc du déboisement, menacé par un modèle économique centré sur l’exploitation et la monoculture. La dernière grande intervention [contre les incursions en zones protégées], menée, en novembre 2013, par l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama) et la police fédérale, a déclenché une série d’événements qui continuent à avoir des répercussions sur la vie des Tenharims et des habitants de Humaitá et Matupi, deux villes proches.



Un affrontement incessant entre communautés


Le mois suivant, le chef Ivan Tenharim a été retrouvé inconscient au bord de la Transamazonienne, avant de mourir à l’hôpital. Deux semaines plus tard, trois habitants non indigènes de Humaitá ont disparu entre cette ville et Matupi, sur les 55 kilomètres de route qui traversent le territoire indigène. La population n’a pas tardé à accuser les Tenharims de les avoir tués pour venger la mort d’Ivan.Humaitá, une ville de 55 000 habitants située à 123 kilomètres du territoire des Tenharims, vit de l’exploitation du bois et des métaux précieux. Dans la nuit de Noël 2013, la population y a incendié la Casai (Maison de santé des indigènes), et le siège de la Funai (Fondation nationale de l’Indien) avec ses voitures, ses motos et son bateau. Les péages illégaux que les indigènes imposaient depuis 2006 à titre de compensation pour les dégâts causés par la Transamazonienne et qui accroissaient les tensions avec les non-indigènes, avaient été un autre motif de révolte.La police fédérale, l’armée et les policiers de l’État ont monté une vaste opération pour mettre fin au chaos en ville et rechercher les disparus. Ceux qui n’ont pas reparu ont été retrouvés enterrés dans la forêt le mois suivant. Cette affaire est toujours dans les arcanes de la justice de l’État.Après ce Noël 2013, les chefs tenharims ont reçu des menaces de mort. Antônio Enésio, coordinateur général de l’Organisation des peuples indigènes de l’Alto Madeira (Opiam), ne sort de la réserve qu’escorté par la police et pour régler des problèmes urgents. Personne ne quitte les lieux sans autorisation, et la police surveille qui entre et sort du territoire. Antônio Enésio relate :On se met peu à peu à avoir plus de contacts avec la société qui nous entoure, mais on subit des pressions de tous les côtés : propriétaires terriens, exploitants forestiers et maintenant, le feu. Et pour couronner le tout, il y a ce nouveau gouvernement qui veut légaliser l’exploitation minière et revoir nos droits sur les terres.”Impunité des responsablesL’Ibama et l’Institut Chico Mendes (ICMBIO), responsables de la surveillance du territoire, ont été pratiquement chassés de la région. En 2017, la population de Humaitá incendiait à nouveau le siège de l’Ibama en guise de représailles à une opération menée contre l’extraction minière illégale sur le rio Madeira. Après enquête, la police fédérale a arrêté le maire Herivâneo Seixas et son adjoint pour association de malfaiteurs et atteinte aux biens publics. Mais tous deux été remis en liberté et comparaîtront libres au procès. Ils sont toujours en fonction.Le maire dément toute compromission avec les mineurs clandestins bien qu’on le voie dans une vidéo en train de défiler aux côtés des habitants de Humainá en hurlant contre les organes fédéraux le jour de l’incendie.Selon l’Inpe, le déboisement représentait en 2018 environ 130 kilomètres carrés dans les communes de Humaitá et Manicoé, sur lesquelles s’étend le territoire Tenharim Marmelo. Les bureaux de l’Ibama et ceux de l’Institut Chico Mendes à Humaitá n’ont pas été réparés et demeurent vides. Ceux de l’Ibama seront fermés définitivement, a annoncé le gouvernement fédéral : son activité sera centralisée à Manaus, à 591 kilomètres de là. Au retour de l’expédition à la source du rio Marmelos, Antônio Enésio s’assied pour se reposer. Le village est coupé en deux par la Transamazonienne. Les maisons en bois sont éparses et voisinent avec des manguiers et des châtaigniers, dont on se dispute l’ombre par cette chaleur.Des scieries clandestinesLa vie s’écoule sur un rythme lent, que seuls interrompent les camions qui foncent bruyamment en soulevant la poussière. Près de la route, le terrain de football est le centre des attentions le week-end, et le poste de santé est ouvert jour et nuit. La maison de la culture, où ont lieu les cérémonies et les rencontres traditionnelles, se trouve au fond, loin de la route. Les Tenharims se réveillent et se couchent tôt.La frontière entre la réserve et le district de Santo Antônio do Matupi n’est plus surveillée depuis 2013, explique Antônio Enésio. Les Indiens pensent que les trafiquants de bois abattent des arbres nobles dans la réserve et les emportent dans huit scieries cachées dans la forêt. Un camion sans plaque minéralogique, chargé de planches, emprunte régulièrement la route.Tout récemment, en lisière du territoire tenharim, une file de 18 camions traversait par le bac le rio Madeira. Chacun d’eux était chargé de 50 tonnes de planches de bois coupé dans la forêt.La cargaison est ensuite acheminée jusqu’à Rio de Janeiro par la route, puis exportée par bateau. D’après une étude du Maap [Monitoring of the Andean Amazon Project], la plus grande partie des incendies qui ont touché l’Amazonie brésilienne cette année concerne des zones qui ont été déboisées des mois avant la saison sèche.Un chant pour les morts et les vivantsD’après Alexandre Saraiva, le chef de la police fédérale de l’Amazonas, 98 % du bois saisi dans le port de Manaus lors de la dernière grande opération menée contre les trafiquants de bois en 2017 était d’origine illégale. Une moitié devait aller en Europe et l’autre était destinée au marché intérieur.La police a établi cette année une base de son Groupe d’investigation environnementale dans le district de Matupi pour mettre fin à l’exploitation illégale du bois. “Ce n’est pas seulement une question environnementale, mais aussi une question économique. Ils volent le bois qui appartient au pays, à tous”, dit-il.Assis sur un tronc, Felipe regarde en fumant le match de foot du championnat intervillages que se disputent la Juventus et les Corinthians, deux équipes de jeunes Tenharims. Le vent atténue la chaleur du soleil, la nuit est en train de tomber. Felipe est le frère d’Ivan Tenharim, le chef mort en 2013.Sa décision d’aller à la source du Marmelos après tant d’années avait un sens particulier : il voulait se remémorer son frère et voir une fois de plus ce qui étouffe sa terre, coincée entre le feu et le déboisement. C’est pour tout cela, pour les morts et pour les vivants, que le vieux chef a chanté et pleuré.

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